Mort régression

Les éditions Entrelacs ont publié, fin 2014, un recueil de six articles intitulé Mort, régression et renaissance selon la psychologie jungienne. Les auteurs sont Marie-Louise Von Franz, Barbara Hannah, Alfred Ribi, Gotthilf Isler et Hansueli F. Etter.

Je vous propose une présentation des deux premiers articles. Les quatre autres feront l’objet des deux livraisons suivantes sur ce blog.

L’ouvrage s’ouvre avec Marie-Louise von Franz et son article : « Le grand âge et la mort. Leur signification pour la thérapie analytique des personnes âgées, selon la conception de C.G. Jung ». Il s’agit à la fois d’un résumé de son livre Les rêves et la mort (Fayard 1985 et La Fontaine de pierre 2011), dont sont tirés les rêves cités et d’une initiation aux principales notions jungiennes. Le fil conducteur consiste en un tour d’horizon rapide de ce qui se passe dans la seconde moitié de la vie, après la phase de construction matérielle, économique et sociale. La confrontation avec le vieillissement et la mort se fait au travers de représentations archétypiques qui montrent souvent la mort comme un passage et non comme une fin. Cette seconde phase de la vie est généralement celle de la confrontation avec le Soi et avec la religiosité, mais aussi avec la fonction inférieure. Le livre aborde la question des fonctions en deux temps curieusement séparés et insérés de façon bancale dans le reste du texte, comme s’il s’était agi de deux excursi lors d’une conférence improvisée ou comme si les feuilles du manuscrit avaient été mélangées. Ce qui apparaît comme nouveau (à mes yeux en tous cas) et donc particulièrement intéressant, est la mention, en notes de bas de pages entre crochets, des rêves que fit l’auteure à la fin de sa vie.

Barbara Hannah nous propose « Régression ou renouvellement dans la vieillesse ». Le constat de départ est évidemment le même que celui rappelé par M.-L. von Franz : celui qui s’est exclusivement tourné vers la réussite matérielle, risque fort de connaître « la crise du milieu de la vie ». Deux attitudes sont alors possibles : se tourner vers le passé, les regrets, les remords et donc régresser dans une mauvaise attitude, ou bien aller de l’avant vers un avenir inconnu et sans limite. Cette dernière attitude est de très loin la plus difficile car elle revient à connaître le Soi, c’est-à-dire le divin qui peut s’exprimer de façon autonome dans l’individu. Barbara Hannah, citant Jung, explique que la confrontation avec le Soi est bien plus difficile que celle avec notre ombre personnelle et pourquoi il en est ainsi. Elle présente, de façon très vivante, le cas particulier et réel d’un homme venu travailler sa « crise » auprès d’elle à Zurich et fauché par la mort à 58 ans, probablement faute d’avoir pu intégrer la prise de conscience proposée par le Soi. Nous suivons le travail intérieur de cet homme au travers de sept rêves qui jalonnent la prise de conscience de son ombre, la réévaluation à ses propres yeux de sa personnalité, la nécessité de modifier sa spiritualité (phase d’autant plus périlleuse qu’il s’agissait d’un homme d’église accroché à une théologie) et enfin la confrontation avec l’anima.  N’ayant pu accepter un renouvellement de sa religiosité, l’anima, incomprise en tant que figure intérieure, finit par l’entraîner dans des noces mortelles. Barbara Hannah étaye ses propos par des citations de Jung tirées entre autres  d’Aïon et de Métamorphoses de l’âme, ainsi que de M.-L. von Franz pour Aurora consurgens, sans oublier Maître Eckhart et son Traités et sermons. Un article vivant, clair, très intéressant même si le cas choisi, probablement pour son exemplarité, rend l’identification difficile du fait qu’il s’agit d’un religieux.